Samedi 24 octobre 2009 6 24 /10 /Oct /2009 23:38








A l'Est d'Amsterdam, là où l'on est encore dans le centre mais où l'on est déjà loin de la gare, des églises et de leurs putains, se trouve le Quartier des Entrepot; qui jouxte le Quartier du Plantage avec son jardin des Plantes et ses allées ombragées par les arbres feuillus, qui donne sur la baie du port, où attendent des mats de navires immobiles et des vieilles péniches de pêcheurs, preuves tranquilles de l'histoire de la Hollande, de la nature de cette ville, surtout lorsque les nuages viennent et baignent de leur lueur feutré, de leur uniforme de grisaille, l'eau, les bateaux et les briques. Alors, cette partie oubliée du port, résidu pour touristes et enfants, semble surgir d'un de ces modestes tableaux, pleins de quais ténébreux et anonymes où s'activent de petits personnages ternes, hantant les murs des muséees mais devant lesquels le public passe s'en y prêter attention, préférant les lumineux contrastes d'un Caravagge à la peinture laborieuse et fidèle de ces vies modestes de marins, de bourgeois et de paysans, vêtus de noirs et de marrons, peinant courageusement sous le ciel du Nord à décharger le hareng.







Et à la nuit tombée, le bosquet des mats ne fait que se dresser vers la lune et trancher de ses ombres les lueurs lointaines de la rangées des maisons hautes et pointues qui contemplent la baie de ce port endormi.





Par Helicon
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Jeudi 17 septembre 2009 4 17 /09 /Sep /2009 00:44














La première chose qui le frappa dans cette terre nouvelle fut la langue, barbare, étrange, aux sonorités si différentes que même l'alsacien paraitrait familier. Curieux mélange, cousin germain de l'Allemand, dialectes véritablement incompréhensible, dédoublant les voyelles, mettant des "j" là où on ne les attendait pas,prononçant les "g" comme des "r", les "ch" comme des "r" et les "r" comme des "r" aussi.


De quoi se perdre.


 Heureusement, comme conscients de l'ineffable étrangeté de leur langage, les Néerlandais parlaient tous un anglais parfait, presque dépourvu de ces accents marqués qui rendent la communication entre les peuples encore difficile (bien que Sylv fût persuadé que, paradoxalement, ceux avec lesquels il communierait le plus difficilement dans les jardins idéaux de la mythique Babel fussent les Anglais, les Américains, les Irlandais, bref tous ceux qui parlaient l'Anglais et non le Globish, tous ceux pour qui la langue universelle était également une langue maternelle, un berceau, un foyer et qui n'avait donc pas de raison particulière de s'adapter à la pragmatique internationale).


Les Néerlandais donc, coincés entre la France arrogante, l'Allemagne immense et l'Albion recluse, ayant vu leur grandeur passée disparaître à jamais dans les brumes d'une temporalité ignorée, s'étaient adaptés en pratiquant les langues étrangères avec un art consommé qui n'était pas sans rendre jaloux le jeune Sylv.


Ce dernier, en effet, contemplait avec un désespoir mêlée de fatalisme la médiocrité de ses talents de linguistes où l'avait conduit le traditionnel chauvinisme de son pays.
Certes, ce n'était pas sans humour qu'il avait jusqu'à présent regardé la France tourner le dos à la langue de ces chiens d'Anglais qu'elle avait mis plus de cent ans à bouter hors d'elle après avoir essuyé parmi les plus humiliantes défaites de son histoire, et vu la fine fleur de sa chevalerie, les plus gentils de ses nobles, les premiers nés du premier de ses ordres égorgés dans la boue d'un champ recouvert de mauvaises herbes et de racines par des garçons de fermes sortis tout droit de leur Galles reculées et natales.
C'était avec amusement qu'il voyait l'ancienne royauté de droit divin, celle qui fut la fille aînée de l'Eglise, regarder avec une condescendance infinie ces anciens bagnards sans morales, ces fils de fanatiques hérétiques sans éducation, ces aventuriers sans histoires conquérir les immenses terres de l'outre-Atlantique-Nord pour imposer leur loi et leur langue de par le monde, c'est-à-dire chez elle également.


Il avait constaté avec détachement l'incapacité de son système éducatif à faire de ses charmantes têtes blondes (car dans son lycée, il n'y avait pas -ou si peu- de charmantes têtes noires) de bon locuteurs de langues étrangères. De fait, lui-même n'y avait pas mis particulièrement du sien. Et après tout, pourquoi l'aurait-il fait, lui qui maîtrisait la langue de Bossuet et de Chateaubriand, de Baudelaire et de Proust, cette langue qui était parlée dans toutes les cours d'Europe il y avait à peine deux siècle et qui était enseignée à la noblesse russe avant même la langue de ses moujiks.


Il repensait à tout cela avec humour.


Mais, tout de même, parfois, et surtout maintenant, il s'apercevait que, dans le grand concert des Nations, dans la posture face à la marche inexorable de l'Histoire, dans la perception de ces subtiles transformations, de ces courants souterrains qui font tous les grands changements de civilsation, dans l'ouverture à l'Autre (fût-il anglo-saxon) et à sa langue, l'humilité avait du bon.
Par Helicon
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Jeudi 17 septembre 2009 4 17 /09 /Sep /2009 00:04
Extrait du Caligula, d'Albert Camus (1944).

Acte I, scène IV.

[...]

Hélicon
Tu sembles fatigué?

Caligula
J'ai beaucoup marché.

Hélicon
Oui, ton absence a duré longtemps.
Silence

Caligula
C'était difficile à trouver.

Hélicon
Quoi donc ?

Caligula
Ce que je voulais.

Hélicon
Et que voulais-tu ?

Caligula (toujours naturel)
La lune.

Hélicon
Quoi ?

Caligula
Oui, je voulais la lune.

Hélicon
Ah ! (Silence. Hélicon se rapproche.) Pour quoi faire ?

Caligula
Eh bien !... C'est une des choses que je n'ai pas.

Hélicon
Bien sûr. Et maintenant, tout est arrangé ?

Caligula
Non, je n'ai pas pu l'avoir.

Hélicon
C'est ennuyeux.

Caligula
Oui, c'est pour cela que je suis fatigué. (Un temps.) Hélicon !

Hélicon
Oui, Caïus.

Caligula
Tu penses que je suis fou.

Hélicon
Tu sais bien que je ne pense jamais. Je suis bien trop intelligent pour ça.

Caligula
Oui. Enfin ! Mais je ne suis pas fou et même je n'ai jamais été aussi raisonnable. Simmplement, je me suis senti tout d'un coup un besoin d'impossible. (Un temps.) Les choses, telles qu'elles sont, ne me semblent pas satisfaisantes.

Hélicon
C'est une opinion assez répandue.

Caligula
Il est vrai. Mais je ne le savais pas auparavant. Maintenant, je sais. (Toujours naturel.) Ce monde, tel qu'il est fait, n'est pas supportable. J'ai donc besoin de la lune, ou du bonheur, ou de l'immortalité, de quelque chose qui soit dément, peut-être, mais qui ne soit pas de ce monde.

Hélicon
C'est un raisonnement qui se tient. Mais, en général, on ne peut pas le tenir jusqu'au bout.

Caligula (se levant, mais avec la même simplicité)
Tu n'en sais rien. c'est parce qu'on ne le tient jamais jusqu'au bout que rien n'est obtenu. Mais il suffit peut-être de rester logique jusqu'à la fin. (Il regarde Hélicon.) Je sais aussi ce que tu penses. Que d'histoires pour la mort d'une femme ! Non, ce n'est pas cela. Je crois me souvenir, il est vrai, qu'il y a quelques jours, une femme que j'aimais est morte. Mais qu'est-ce que l'amour ? Peu de chose. Cette mort n'est rien, je te le jure ; elle est seulement le signe d'une vérité qui me rend la lune nécessaire. C'est une vérité toute simple et toute claire, un peu bête, mais difficile à découvrir et lourde à porter.

Hélicon
Et qu'est-ce donc que cette vérité, Caïus ?

Caligula (détourné, sur un ton neutre).
Les hommes meurent et ils ne sont pas heureux.

Hélicon (Après un temps).
Allons Caïus, c'est une vérité dont on s'arrange très bien. Regarde autour de toi. Ce n'est pas cela qui les empêche de déjeuner.

Caligula (avec un éclat soudain).
Alors, c'est que tout, autour de moi, est mensonge, et moi, je veux vivre dans la vérité. Car je sais ce qui leur manque, Hélicon. Ils sont privés de la connaissance et il leur manque un professeur qui sache ce dont il parle.

Hélicon
Ne t'offense pas, Caïus, de ce que je vais te dire. Mais tu devrais d'abord te reposer.

Caligula (s'asseyant et avec douceur).
Cela n'est pas possible, Hélicon, cela ne sera plus jamais possible.

Hélicon
Et pourquoi donc ?

Caligula
Si je dors, qui me donnera la lune ?

[...]
Par Helicon
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