Jeudi 17 septembre 2009
4
17
/09
/Sep
/2009
00:44
La première chose qui le frappa dans cette terre nouvelle fut la langue, barbare, étrange, aux sonorités si différentes que même l'alsacien paraitrait familier.
Curieux mélange, cousin germain de l'Allemand, dialectes véritablement incompréhensible, dédoublant les voyelles, mettant des "j" là où on ne les attendait pas,prononçant les "g" comme des "r",
les "ch" comme des "r" et les "r" comme des "r" aussi.
De quoi se perdre.
Heureusement, comme conscients de l'ineffable étrangeté de leur langage, les Néerlandais parlaient tous un anglais parfait, presque dépourvu de ces accents marqués qui rendent la
communication entre les peuples encore difficile (bien que Sylv fût persuadé que, paradoxalement, ceux avec lesquels il communierait le plus difficilement dans les jardins idéaux de la mythique
Babel fussent les Anglais, les Américains, les Irlandais, bref tous ceux qui parlaient l'Anglais et non le Globish, tous ceux pour qui la langue universelle était également une langue maternelle,
un berceau, un foyer et qui n'avait donc pas de raison particulière de s'adapter à la pragmatique internationale).
Les Néerlandais donc, coincés entre la France arrogante, l'Allemagne immense et l'Albion recluse, ayant vu leur grandeur passée disparaître à jamais dans les brumes d'une temporalité ignorée,
s'étaient adaptés en pratiquant les langues étrangères avec un art consommé qui n'était pas sans rendre jaloux le jeune Sylv.
Ce dernier, en effet, contemplait avec un désespoir mêlée de fatalisme la médiocrité de ses talents de linguistes où l'avait conduit le traditionnel chauvinisme de son pays.
Certes, ce n'était pas sans humour qu'il avait jusqu'à présent regardé la France tourner le dos à la langue de ces chiens d'Anglais qu'elle avait mis plus de cent ans à bouter hors d'elle après
avoir essuyé parmi les plus humiliantes défaites de son histoire, et vu la fine fleur de sa chevalerie, les plus gentils de ses nobles, les premiers nés du premier de ses ordres égorgés dans la
boue d'un champ recouvert de mauvaises herbes et de racines par des garçons de fermes sortis tout droit de leur Galles reculées et natales.
C'était avec amusement qu'il voyait l'ancienne royauté de droit divin, celle qui fut la fille aînée de l'Eglise, regarder avec une condescendance infinie ces anciens bagnards sans morales, ces
fils de fanatiques hérétiques sans éducation, ces aventuriers sans histoires conquérir les immenses terres de l'outre-Atlantique-Nord pour imposer leur loi et leur langue de par le monde,
c'est-à-dire chez elle également.
Il avait constaté avec détachement l'incapacité de son système éducatif à faire de ses charmantes têtes blondes (car dans son lycée, il n'y avait pas -ou si peu- de charmantes têtes noires) de
bon locuteurs de langues étrangères. De fait, lui-même n'y avait pas mis particulièrement du sien. Et après tout, pourquoi l'aurait-il fait, lui qui maîtrisait la langue de Bossuet et de
Chateaubriand, de Baudelaire et de Proust, cette langue qui était parlée dans toutes les cours d'Europe il y avait à peine deux siècle et qui était enseignée à la noblesse russe avant même la
langue de ses moujiks.
Il repensait à tout cela avec humour.
Mais, tout de même, parfois, et surtout maintenant, il s'apercevait que, dans le grand concert des Nations, dans la posture face à la marche inexorable de l'Histoire, dans la perception de ces
subtiles transformations, de ces courants souterrains qui font tous les grands changements de civilsation, dans l'ouverture à l'Autre (fût-il anglo-saxon) et à sa langue, l'humilité avait du
bon.